Il était une fois...

Il était une fois une bergère, de celles qui transportent leurs moutons sur le dos. Cette jeune femme aussi robuste que charmante vivait une vie tranquille, jusqu'au jour où, suivant une de ses bêtes qui était tombée dans un trou, elle arriva dans la tanière d'un monstre. Ledit monstre était absent, peut-être parti faire ses courses de Noël, allez savoir... En tout cas, il avait laissé sa tanière sans surveillance.
Dans la tanière, au milieu des restes de repas divers et fort peu ragoûtants, à côté d'une sorte de grimoire intitulé "Résistance des Matériaux" et visiblement chargé d'une sombre malédiction, brillait un objet sans doute dérobé à un paladin quelconque qui avait fini en conserve. Son aura attira la bergère, qui le prit et s'enfuit. Arrivée à la lumière, elle nota qu'il s'agissait d'une fort belle épée dans son fourreau. Une fois ceinte, l'épée révéla ses pouvoirs magiques: c'était l'épée du Destin, qui donnait à son porteur la force et l'ambition nécessaires pour conquérir un royaume.

La bergère se dit que le royaume le plus proche était celui où elle vivait, et qu'avec sa force nouvellement acquise, il lui suffirait de marcher sur la capitale pour le soumettre tout entier à sa volonté. Seulement voilà, elle ignorait quelle était la capitale de ce bon pays, n'ayant jamais voyagé au-delà des limites du village voisin. Aussi décida-t-elle d'aller rencontrer le chef du village pour lui demander conseil.
L'homme lui indiqua que la capitale du royaume était Absolument-Imbitable, une ville située à deux jours de cheval. La bergère, n'ayant pas de cheval, résolut de partir à dos de mouton. Elle se mit en route dès le lendemain.

La journée fut longue, autant pour la jeune femme que pour sa monture. A la fin de la journée, la bergère était à pied, pour ménager son mouton. N'ayant pas l'habitude de voyager, elle omit de s'arrêter pour la nuit dans une auberge, et se retrouva bientôt en pleine forêt et surtout en pleine obscurité. Heureusement, elle trouva une maison abandonnée dans laquelle elle s'abrita. A la cuisine, elle trouva des vivres et un vieux cruchon de vin. Elle le goûta; à sa grande surprise, il était encore bon, avec un goût de Monbazillac. Quelques instants plus tard, le cruchon était vide, et la bergère partie dans un sommeil partiellement éthylique.
Le mouton passa la nuit à défendre vaillamment sa maîtresse contre les attaques répétées de dangereux moutons sauvages. Au matin, celle-ci se rendit à peine compte qu'il était couvert de plaies. Elle quitta l'endroit avec une légère gueule de bois, non sans avoir dérobé au passage tout ce qui avait de la valeur dans la maison.

Nous vous épargnerons le récit des deux jours de voyage qui suivirent, car ils sont suffisamment monotones pour faire fuir les quelques lecteurs qui seraient encore avec nous à ce point de l'histoire.

Au soir de son troisième jour de voyage, la bergère arriva enfin en vue d'Absolument-Imbitable. Elle passa tant de temps à admirer le contraste entre les couleurs du soleil couchant et celles des murs de fortification qu'elle manqua de peu de se faire fermer les portes de la ville sous le nez. Au détour d'une rue, elle fut apostrophée par un étrange vieillard, dont les vêtements en loques et l'odeur pénétrante criaient "je suis un mendiant!" au moins aussi fort que la sébile qu'il agitait.

"Sois la bienvenue à Absolument-Imbitable, jeune bergère. Je vois que tu n'es pas une personne ordinaire, car tu portes l'épée du Destin, et le mouton qui t'accompagne n'est pas ordinaire non plus."
"Pardon?"
La bergère jeta un coup d'oeil rapide vers le mouton, qui esquissait comme un pas de danse en direction de la porte cochère la plus proche.
"Oui, jeune bergère. Bien qu'il semble qu'il ne te l'ait pas dit lui-même, ce mouton est capable de parler. J'étais présent le jour où ce don lui a été accordé. J'étais en forêt à ramasser des champignons quand il a malencontreusement heurté un arbre en haut duquel une fée, ou une sorcière, en tout cas une créature surnaturelle, guettait si Soeur Anne arrivait. Le choc a suffi à la déséquilibrer. J'ai alors assisté à un tour effrayant: pour éviter de se faire mal en tombant, elle est passée sous forme liquide, et a dégouliné jusqu'en bas de l'arbre où elle a repris forme humaine, saine et sauve. Elle a lancé un regard en coin vers le mouton, qui s'est vu doué de parole. Apparemment, il n'a pas apprécié le présent, car ses premiers mots ont été une bordée de jurons et une volée d'insultes tellement crues que même la sorcière en a été effrayée et a pris ses jambes à son cou. J'ai été à deux doigts de suspecter la qualité des champignons devant une telle scène: une femme encore dégoulinante poursuivie par un mouton qui la couvrait de noms d'oiseau!"
"Hé bé..." fut tout ce que la bergère parvint à articuler.
"Mais ce n'est pas tout, jeune bergère. Par la suite, la sorcière est repassée près de moi, et je l'ai entendue marmonner quelque chose qui devrait t'intéresser. Car ce mouton parlant qui t'a suivie et fidèlement servie au cours de ton voyage n'est autre que ton frère, métamorphosé il y a quelques années!"
La bergère regarda le mouton, le mouton regarda la bergère, et tous deux se tombèrent dans les bras tandis que la jeune femme balbutiait des "comment est-ce possible?" au milieu d'un torrent de larmes.

La tombée de la nuit mit fin à cette très belle scène d'émotion. La bergère se souvint qu'elle avait décidé de conquérir le royaume. Relevant la tête, elle prit les rues pavées et les escaliers qui menaient au palais royal, suivie de près par son mouton, qui était aussi son frère, et qui avait reçu le don de parler d'une sorcière dégoulinante et là, vous, vous faites ce que vous voulez, mais moi, je vais prendre une aspirine.

Les gardes du palais n'opposèrent qu'une résistance dérisoire à la redoutable bergère. La salle du trône fut bientôt à elle, et les murs tremblèrent quand elle demanda à affronter le roi. Heureusement pour lui, celui-ci avait pris quelques jours de RTT, et il était parti seul sur une île au-delà de la mer, histoire de décompresser un peu. La bergère en furie envoya promptement un messager informer le souverain du putsch et du défi qu'elle lui lançait. En attendant le retour du roi, elle s'installa sur le trône, n'hésitant pas à embrocher tout ce et tous ceux qui se posaient en travers de son chemin. Un vent de panique mêlé de terreur se mit à souffler sur le palais, surtout quand le roi fit savoir qu'il préférait rester sur son île et qu'il abdiquait avec joie.

La seule personne qui pouvait encore s'opposer à la bergère guerrière et à son frère le mouton était la reine. Personnage discret et peu populaire, elle était la seconde épouse du roi, la première étant décédée après lui avoir donné un fils (le prince) et une fille (la princesse). Le prince avait renoncé à sa condition depuis bien longtemps et était parti très loin dès qu'il en avait eu l'âge, parce que dans les contes de fées, "belle-mère" se dit "marâtre", et que tout le monde sait ce qu'il en est, hein, des marâtres...
Ce malencontreux différend familial fait sortir le prince de cette histoire aussi rapidement qu'il y est entré.
Quant à la princesse, elle vivait toujours au palais, mais parmi les serviteurs, et évitait autant que possible de croiser ladite marâtre dans les couloirs, de peur de devoir passer une heure à discuter port de tête et broderie au crochet, la pire torture pour une jeune fille de haut rang. Enfin bref.

La reine, disions-nous, voyant qu'elle était la seule personne à pouvoir mettre fin aux agissements de la bergère, alla demander conseil à un sage dénommé Merdeuh, qui vivait en ermite dans une cave dont une des sorties donnait sur la place du marché et l'autre sur les prisons du palais.
Et Merdeuh lui parla en ces termes:
"En vérité, je vous le dis, ma reine, le seul moyen de briser le lien entre l'épée et son porteur est d'utiliser la hache sacrée qui se trouve au troisième étage à gauche... Aaargh!"
Terrassé par un infarctus du myocarde, Merdeuh ne dit rien de plus. La reine ne put qu'espérer que ces informations seraient suffisantes.

L'équipe de cuisiniers du palais, déstabilisée par l'arrêt-maladie du chef cuistot atteint d'une grave intoxication alimentaire, et constamment espionnée par le mouton parlant sans doute hostile à toute tentative de cuisson sur un de ses congénères, fut proprement paniquée quand la reine débarqua en cuisine sans prévenir. Les arguments de type "cachot" que celle-ci se gardait sous le coude ne furent pas nécessaires pour les convaincre de l'aider à renverser la tyrannie de la bergère, et si possible à se débarrasser de son mouton, qui était pour eux la plus grande cause de désagrément.
Il fut convenu qu'à l'heure du dîner, la reine affronterait la bergère à l'aide de sa hache, tandis que les cuisiniers, armés de divers ustensiles tranchants, désosseraient le mouton dans la joie et la bonne humeur.
Le détail sur lequel personne n'avait vraiment compté, c'était ledit mouton, qui était justement dans le couloir, et se hâta d'aller tout cafter à sa soeur.

Ignorant que son plan était voué à l'échec, la reine écuma toutes les salles d'armes du troisième étage, jusqu'à trouver enfin une hache. Ou plutôt une hachette. L'arme n'était pas franchement minuscule, mais en tout cas, beaucoup plus petite que ce à quoi s'attendait la reine. Néanmoins, le fil de sa lame brillait d'un éclat surnaturel. La reine prit donc la hache avec elle et retourna en cuisine pour préparer l'assaut.

La cuisine était en état de siège: la bergère avait déjà tranché dans le lard d'un des cuisiniers, et les autres tentaient de lui tenir tête avec ce qu'ils pouvaient, mais semblaient impuissants face à sa fureur. La reine entra dans la pièce juste à temps pour les sauver. La bergère se tourna vers elle avec un rictus digne du méchant d'un film avec Chuck Norris, et se rua sur elle en hurlant:
"Toi, la marâtre, tu vas payer!"
La reine para le coup comme elle le put avec sa petite hache. A la grande surprise des deux combattantes, l'épée se brisa d'un coup. Je laisse mes amis Thierry Roland et Jean-Michel Larqué commenter le ralenti de ce qui se passa dans la seconde qui suivit:

"Regardez-moi ça, mon petit Jean-Mimi, ce bout de lame qui vole à travers la pièce, avec tous ces gens qui le regardent comme fascinés, complètement figés sur place, alors que la bergère pourrait très bien en profiter pour passer la reine au fil de ce qui reste de son épée!"
"Tout à fait, Thierry, mais vous pouvez noter que la trajectoire de cette lame n'est pas classique. On pourrait penser dans ces conditions qu'elle va heurter le sol de pierre juste entre les poteaux et faire un bruit d'enfer, mais ce n'est pas le cas."
"Hé oui, en effet, on dirait bien qu'il y a un défenseur sur la trajectoire, comme c'est bien joué de la part de l'équipe de la Bergère!"
"Et voilà, une magnifique interception de la part du numéro 2, le jeune Mouton!"
"Oh la la la la, que c'est beau, mon petit Jean-Mimi! Mais on dirait que le joueur est blessé..."

Le mouton s'écroula, la lame saillant de son poitrail ensanglanté. La bergère, libérée de l'influence de l'épée, retrouva d'autant plus vite ses esprits qu'il fallait, pour les besoins de la narration, que le mouton meure dans ses bras et pas ailleurs. Elle se précipita vers lui, posa sa tête laineuse sur ses genoux, et arracha le morceau de lame en pleurant.
"Qu'ai-je fait! C'est terrible, mon pauvre petit frère! Ne meurs pas, je t'en prie, ne meurs pas à cause de ma folie!"

Etait-ce le fait d'avoir extrait la lame? Etait-ce le légendaire pouvoir des larmes des jeunes filles, connues dans les contes pour être efficaces contre la métamorphose, la cécité et même la mort, à tel point qu'on se demande pourquoi l'extrait de larmes d'héroïne n'est pas encore commercialisé? Toujours est-il que le mouton rayonna brièvement d'une lumière dorée, et que l'instant d'après, il y avait à sa place un jeune homme aux cheveux bouclés, complètement à poil, et surtout sans l'ombre d'une blessure. Nous passerons sur le grand moment d'émotion qui suivit, car il fut de toute façon rapidement interrompu par les yeux de braise de la princesse, qui se trouvait parmi les cuisiniers, et dont le regard rencontra celui du frère. Le coup de foudre. On ne va pas vous faire un dessin, d'autant que, le jeune homme étant à poil (laineux), ça tournerait très vite au graveleux.

La princesse habilla le frère de la bergère avec les plus beaux atours de son frère à elle. Le jeune homme lui avoua son amour et fut absolument ravi d'apprendre qu'elle était l'héritière légitime du trône. Tous deux décidèrent de devenir les nouveaux souverains du royaume, au grand dam de la reine, qui avait caressé un temps l'espoir de régner un peu après une vie de sobriété et de modération. La bergère, quant à elle, ne savait pas si elle devait se réjouir d'avoir retrouvé son frère entier après avoir cru à sa mort pendant des années, ou ruminer sa colère après avoir subi l'équivalent émotionnel d'un record olympique de jet de papier gras à la poubelle, en public de surcroît.
Les deux femmes déçues se retrouvèrent un soir dans une taverne sombre et mal fréquentée. Elles firent ce que font tous ceux qui ont caressé un jour des rêves de grandeur: un gros trip nostalgie autour d'une chope de deux chopes de quelques chopes. Après avoir bien bu, elles décidèrent de lever une armée pour renverser le jeune couple et reprendre le pouvoir.

La plupart des gardes et des soldats étaient non seulement nostalgiques de l'ancien roi, qui accordait de généreuses soldes, mais aussi très rétifs à l'idée de se faire gouverner par un mouton. C'est ainsi que par une belle nuit étoilée, l'armée prit possession d'Absolument-Imbitable dans le calme, marcha sur le palais (au sens figuré, hein, n'allez pas vous faire des idées) et installa la marâtre sur le trône. La princesse et son bien-aimé furent retrouvés au petit matin, cachés dans des sacs à patates. Comme on ne pouvait décemment pas les laisser se balader au grand jour après de tels événements, les malandrins furent jetés aux oubliettes.

Moralité: c'est pas beau la politique.
CQFD